Le plus loin de toute terre
À mi-chemin entre deux archipels.
Nous avons guetté la météo pendant des jours, et la bonne fenêtre s’est enfin ouverte : nous avons dit au revoir aux Bermudes et levé l’ancre le lundi 25 mai.
Départ temporairement au moteur, faute de vent. Mais la mer a vite tenu à nous souhaiter la bienvenue : après quelques heures à peine, une touche, et un beau mahi mahi à bord. Le lendemain, tacos au poisson frais pour tout l’équipage. Un régal qu’aucun restaurant ne pourra jamais égaler.
Une fois le poisson rangé, nous avons enfin pu hisser la toile. Le hic : le vent et de bonnes vagues rapprochées nous arrivaient droit dans le nez. En soirée, deux équipiers ont offert leur souper aux poissons.
Cette nuit-là couché dans ma cabine, à chaque vague, le bateau montait et retombait sous moi — j’avais l’impression de léviter une fraction de seconde avant de retrouver ma couchette. Le sommeil s’est fait rare pour la plupart d’entre nous.
Le lendemain, les conditions se sont adoucies, et le moral de l’équipage est remonté à la même cadence. Le 27, ou le 28 — à bord, on finit par perdre le fil des jours —, nous avons eu un vent franc et une houle longue et régulière, mais une surface si lisse qu’on se serait cru sur un lac, n’eût été le bleu qui s’étendait à perte de vue, dans toutes les directions.
De jour en jour, nos manœuvres se polissent : prendre ou larguer un ris au portant, changer les voiles d’avant en un temps record — tout ça en évitant, autant que possible, de danser le twist avec les cordages.
Nous étions partis le même jour qu’une demi-douzaine de bateaux. Au fil des milles, la flotte s’est égrenée, chacun suivant sa route. Puis, six jours plus tard, nous avons recroisé Enjoy, un autre catamaran qui vise la même île. Nous nous sommes approchés à environ 150 mètres l’un de l’autre — assez près pour que nos deux équipages s’entendent. Un moment qui nous a tous rendus très heureux. On en a profité pour se tirer le portrait mutuellement, deux silhouettes seules au milieu de l’immensité.
Hier soir, nous avons célébré ensemble le mi-parcours entre les Bermudes et les Açores. C’est ici que nous sommes le plus loin de toute terre de tout le voyage : près de mille milles nautiques nous séparent de l’île la plus proche, dans quelque direction qu’on regarde — et bien davantage encore du moindre continent. Mille milles de rien, et tout autour de nous.
Un mot sur notre route, pour les curieux. L’anticyclone des Açores — ce vaste système de hautes pressions qui donne son nom à l’archipel — fut particulièrement bas dernièrement, ce qui nous a permis de filer presque plein est depuis les Bermudes. Mais il commence à remonter. Pour cette raison, et tout simplement pour rallier Faial qui est un peu plus au nord, nous infléchissons désormais notre cap vers le nord-est.
Ces derniers jours, nous avons aussi commencé à faire preuve de créativité avec la nouvelle compagne qui s’est jointe à l’équipage aux Bermudes. Nous l’avons baptisée Abby. Nous en dirons plus bientôt… patience.
Nos journées sont bien plus remplies qu’on ne l’aurait cru. Chacun enchaîne plusieurs quarts — le jour, le soir, la nuit. Le sommeil se prend par morceaux, jamais aussi profond qu’à la maison ; les siestes deviennent essentielles. Entre les petits travaux sur le bateau et la préparation des repas, le temps file.
Le Lilla Støv se porte à merveille. Cela dit, avant-hier, nous avons remarqué une fêlure sur l’un des panneaux solaires, comme si un objet l’avait percuté — une micrométéorite, peut-être? Puis nous avons constaté qu’un taquet du beaupré — ce petit mât horizontal qui pointe à l’avant du bateau — avait tout bonnement disparu, alors qu’il était fixé à demeure.
Notre meilleure hypothèse : un cordage de voile se serait coincé sur le taquet, une bourrasque l’aurait arraché, et la pièce aurait volé une vingtaine de pieds dans les airs et une cinquantaine vers l’arrière, pour finir sa course sur un panneau solaire. La balistique improbable d’un voyage en mer.
Nous avons eu tout le loisir d’analyser et de débattre du meilleur moyen de réduire le risque d’avoir des éclats de verre suspendus au-dessus de nos têtes. Le plan était élégant : suspendre un équipier à l’arche solaire et, avec l’aide des autres, débrancher et dévisser le panneau. Mère Nature en a décidé autrement — la mer s’est levée, nous avons fait demi-tour sur notre projet, et opté pour le bon vieux duck tape. Comme quoi, en mer, les meilleures solutions sont parfois les plus humbles.
On ne se lasse jamais des couchers ni des levers de soleil. Et la nuit, loin de toute lumière, les étoiles envahissent le ciel : la voie lactée s’y déploie d’un horizon à l’autre, comme on ne la voit jamais depuis la terre.
J’écris ces dernières lignes allongé dans ma cabine. J’entends le vent souffler sur le pont. J’entends et je sens l’eau filer sous la coque. J’entends divers autres bruits provenant du bateau. Je me laisse bercer d’un bord à l’autre. Et puis, de temps en temps, une vague vient cogner le flanc du bateau : un boom sourd qui traverse toute la coque et nous tire du sommeil.
Pour moi, la fin approche. Une fois aux Açores — et après un peu de visite, je l’espère —, je prendrai un vol vers la maison. J’ai hâte de retrouver ma famille. Mais je quitte le cœur un peu serré : la routine du bord, l’expérience, et ce groupe qui poursuivra sans moi jusqu’à la mer Méditerranée. D’ici là, j’essaie de savourer chaque instant.
— Michel

















Magnifique !
Un grand bonheur de vous lire. On se laisse bercer par l’océan au rythme de vos mots. 🌊🤩
Merci pour ce beau message Michel !